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V. Grangier- Ph. Schaller: L'incestuel maternel

Le vendredi 22 janvier 2016, de 18 à 20h, à Aix-en-Provence:

Conférence ouverte à tous les membres de l'IFAPP et de la FNP, co-animée par Véronique Grangier et Philippe Schaller, psychanalystes.

Résumé, par Véronique GRANGIER, psychanalyste:

"Le 22 janvier, j'ai eu le plaisir d’animer à Aix-en-Provence, avec Philippe Schaller, une conférence  dont le thème concernait l'incestuel maternel . Il me semble important de partager avec vous cet échange.

L'incestuel , tout comme l'inceste, est avant tout un dysfonctionnement qui se déroule au sein de la famille.

Pourquoi il est important de le relever, de le comprendre et de le stopper ?  L’inceste sous toutes ses formes, avec passage à l’acte sexuel ou psychique est une clinique de l’emprise psychologique dont les traumatismes répétés compromettent gravement la construction narcissique et identitaire des enfants et des adolescents qui la subissent. Chaque membre de la famille, sera impacté d’une façon ou d’une autre, que ce soit la ou les victimes, le ou les abuseurs, mais aussi les simples témoins. Les répercussions ne toucheront pas une mais plusieurs générations, tant que «  l’interdit de dire » ne sera pas  levé.

L’inceste est un interdit fondamental nécessaire pour l’équilibre de toute société. Pour Lévi-stauss, la prohibition de l'inceste  est la « démarche fondamentale grâce à laquelle, mais surtout en laquelle ,  s'accomplit  le passage de la nature à la culture ».

Pour Vincent Laupie «  l'inceste  est un traumatisme sexuel infligé à un enfant par un parent » .

Mais, c’est   surtout  et avant tout un sujet tabou . D'autant plus,  si l’auteur se révèle être la mère. Si la femme dans sa féminité peut être attaquée, « l’image maternelle » reste intouchable. Celle qui nous a porté, donné la vie ne peut en aucun cas vouloir nous faire du mal.  C’est vrai dans le discours de chacun d’entre nous, mais aussi de la société en général. L’inceste   soulève l’horreur, l’angoisse, la peur, l’incompréhension, la sidération, il est impensable, non représentable .

Ce déni de la société,  va  de  ce fait, empêcher  la parole  des victimes,  il va   protéger les femmes incestueuses, en minimisant leur actes ,mais il empêche aussi certaines femmes d'être reconnues dans leurs difficultés à être « de bonnes mères » et de ce fait, bloque toutes possibilités de se faire aider.

De qu'elle façon  une mère peut « incestuer » son enfant ?  Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'inceste n'est pas forcément   une violence sexuelle.

La mère peut facilement utiliser les soins corporels pour masquer et justifier les abus. L'enfant partagé entre le plaisir et le malaise n'a pas la capacité de  dénoncer ces gestes.

L'incestuel peut prendre des formes plus pernicieuses : l'enfant est pris comme confident de la mère ou il est placé dans le lit  conjugal  à la place du père .Il se retrouve ainsi,  investi d'un rôle d'adulte, il n'a plus sa place d'enfant, il ne peut plus se situer , trouver des repères  dans l'espace générationnel .

Pour les professionnels , l'inceste bien souvent n'existe qu 'à travers  le fantasme ,   fantasme propre à chaque individu, qu’il va refouler dans l’inconscient et lui permettre ainsi d’intégrer l’interdit de l’inceste et de dépasser le complexe d’oedipe. Ceci reste possible dans un fonctionnement familial œdipien où les parents ont eux même intégré cet interdit.

Mais comment l’enfant peut-il intégrer cet interdit, si ses propres parents n’ont pu le faire, si le climat, le fonctionnement familial est incestuel .

Le  nourrisson avant même sa naissance dépend entièrement du désir de  sa mère à le voir naître, grandir. Les liens relationnels qui vont se tisser entre lui et son premier objet d’amour   durant la grossesse, et les premiers mois de sa naissance  sont primordiaux  pour la construction   du sujet , son développement psychique, l'appréhension de son corps, la maîtrise de ses pulsions et  la capacité de s'adapter  au monde extérieure . A travers le holding, le handling, les schèmes d’attachement, la capacité de rêverie de la maman ,des liens interactifs, où l’un et l’autre vont se découvrir  apprendre à se connaître ou la maman passe du statut  de fille à celui de mère responsable d’un petit être sur lequel elle a tout pouvoir. Ainsi au début il a la fusion, la séduction narcissique, qui vont permettre d’accepter d’accueillir l’enfant réel qui bien souvent ne correspond pas à l’enfant rêvé, fantasmé.

Il ne faut pas oublier le rôle essentiel du père le tiers, protecteur de cette dyade, mais qui le moment venu doit jouer son rôle de séparateur, poser la loi, montrer que le couple mère enfant ne peut perdurer. L’enfant est né du désir de son père et de sa mère et non du seul désir de la mère. L’enfant va ainsi pouvoir s’identifier à sa mère mais aussi à son père s’approprier leurs histoires , il va pouvoir se tourner en toute sécurité vers l’extérieur et fondé si c’est son propre désir une famille. Il est essentiel que l'enfant accède à sa filiation , grâce à la parole réelle et symbolique  de ses deux parents .

Paul Récamier situe le dysfonctionnement de l’incestuel  à l’étape de l’antoedipe . Étape essentiel à la traversée de l’œdipe , cette étape va lui permettre d'intégrer l'interdit de l'indifférenciation. Nous avons vu que la fusion, la séduction dans les premiers mois sont importants pour la constructions psychique  du sujet en devenir, mais ils ne doivent pas perdurer. Chaque petit homme va avoir à un moment le désir de devenir un sujet avec ses propres désirs , pensées, rêves fantasmes. Mais par son fonctionnement incestuel, la mère va empêcher  l'accès  à   la différenciation , à l’altérité. Elle va utiliser  , bien souvent de façon inconsciente,   l’emprise psychologique, avec des moyens tel que la manipulation, une séduction qui se prolonge, le mensonge, la culpabilité, des conduites agressives imprévisibles faisant  parfois , alternées des périodes de calme et de terreur, bafouant la loi au profit du plus fort, piétinant les limites intergénérationnelles, le tiers est évincé dénigré.

 L’enfant doit à la fois répondre à son désir légitime d’altérité mais aussi à son désir de garder l’amour maternel . Si la mère par ses actes  , lui barre cette ouverture, l' enfant va être déstabilisé, l’esprit embrouillé, il va devoir mettre en place des mécanismes de défense qui vont ponctionner une partie de son énergie, le cliver dans un comportement qu’il va adapter suivant l'endroit où il se trouve, à l’intérieur du noyau familial ou en société, à l’école, et plus tard au travail.  Contrairement à l’inceste ou le passage à l’acte a lieu, donc peut être nommé, pour l’incestuel, il n’y a rien de tel, tout reste dans le le flou à la limite  de ...où le « fantasme est non fantasmé ». C'est la psyché  de l'enfant qui est attaquée, violée. L’enfant peut dans certain cas s’identifier à l’abuseur, répondre aux propres désirs  de celui-ci au détriment des siens, parfois même, il va les devancer. L’enfant va peu à peu perdre la capacité de se fier  à ses propres jugements, ne pourra plus faire confiance aux autres. Ces effractions répétées vont entraîner des pertes de repères, de symbolisation, une incapacité de fantasmer, de rêver, de se projeter, d’associer affects et représentation.  Les séquelles chez les adultes   ne seront pas des moindres, ils sont plus que d'autres confrontés , aux dépressions, aux TS,  douleurs corporelles chroniques , addiction, TCA , …… Ce  qui n'est pas dit en mots le corps va parler et le transformer en maux. L'impossibilité de dire, de comprendre ,  est vécue comme « une impasse »,   la souffrance ne peut être déchargée par la parole  (CRESMEP - P .Boquel), la seule  issue de décharge reste le corps , créant un terrain prédisposant à l’apparition de certaines maladies organiques (Sami-Ali), de cancers, de fibromyalgies……

Il est bien entendu important de comprendre comment une mère devient incestuelle, comprendre pour dépasser ses peurs, mais aussi permettre de se libérer de l’emprise, devenir acteur de sa vie. Peut être permettre à certaines d’entre elles de faire un travail et d’empêcher ce fonctionnement destructeur de se reproduire. On ne devient pas mère incestuelle par hasard. C’est la rencontre de plusieurs facteurs qui va permettre ce dysfonctionnement de s’installer.

·         Paul Racamier nous parle de secret nocif qui se transmet de génération en génération. Ce secret est souvent lié à un traumatisme, entouré de honte et de culpabilité , il ne sera ni dit, ni nommé, ni pensé . Le deuil de ce fait, ne pourra être fait , il sera encrypté dans la mémoire collective .

·         Lors de la grossesse , la future maman va  connaître  un retour aux étapes  infantiles de son développement , qui peuvent  faire ressurgir   des souffrances ,des régressions des conflits   non réglés avec ses parents,  entraînant  des fonctionnements  toxiques lors de la naissance de l’enfant . Elle a bien souvent une faille narcissique à colmater, une haine inconsciente  projetée envers ce nourrisson impossible à maîtriser...

·         Sa vie de femme, d’épouse, ses relations avec son partenaire, le futur père de l’enfant ,

·         Et enfin de l’enfant lui-même, de ce qu’il va renvoyer par son physique, son sexe et son caractère à sa mère .

Pour ces mères : l’enfant n’est pas un sujet mais un objet, un prolongement d’elle. Il doit pallier à son narcissisme défaillant , répondre à ses désirs au détriment des siens, lui renvoyer sans cesse une image idéale . Il est là pour asseoir sa toute puissance : sans moi tu n’es rien, moi seul peut te comprendre. Il est là pour pallier ses manques, elle projette sur lui ses peurs, ses angoisses, sa souffrance, il est le porteur de ses hontes, de sa culpabilité. Il joue dans certain cas un rôle de thérapeute .  Elle lui fait croire que c’est lui qui a besoin d’elle alors que c’est elle qui ne peut se passer de lui 

   On le comprend bien : Son accès à l’autonomie signifierait pour elle son effondrement, elle se retrouverait devant son propre vide, c’est une stratégie de survie psychique adoptée par ces mères qu’il va falloir réussir à décoder.

 Comment se reconstruire après cela , suite à des traumatismes successifs, des souffrances difficiles à nommer, à comprendre ? Dans cet amour  où la tendresse n' a pas sa place, où les liens sont devenus des chaînes, dans cet interdit de  dire , de cette incapacité à faire la différence  entre ses propres désirs et les désirs de l'autre, incapacité à lier ses affects et ses représentations, à se réapproprier sa vie, sa vérité .  Chaque histoire est différente, bien sur l'idéal serait de faire un travail en famille, pour que chacun se réapproprie sa place, ses désirs . Mais ce n'est pas toujours possible.

Pour le sujet qui pousse la porte d'un professionnel, la parole, l'écoute bienveillante , l'empathie, le cadre sécurisant, contenant vont être importants. Il a besoin d'être cru, d'être reconnu comme victime, de se sentir exister  dans le regard de l'analyste  en tant que sujet et non plus comme objet. L'interdit de dire doit-être levé, parler des secrets , de la honte de la culpabilité, se réapproprier ce qui est sien  et ce qui est à l'autre, il n'a pas à porter les souffrances, les traumatismes  de ses aïeuls. Il  doit être soutenu, aidé à reprendre confiance  en lui. sa subjectivité,  sa créativité  doivent être  encouragées pour arriver peu à peu à dépasser sont statut de victime. Être attentif à ce qu'il renvoie, respecter son cheminement, encourager ses avancés, être à l’écoute de ses retranchements.

 Nous savons que ce thème touche, interpelle chacun d'entre nous, pour des raisons diverses et  variées. IL y a de nombreuses pistes à travailler, la voie est ouverte , à chacun de nous de la découvrir. Chaque sujet a le droit d'exister,  d'être accueilli tel qu'il est, avec ses « talents » mais aussi ses failles, ses manques. Pour exister nous avons besoin de l' autre, de lire dans son regard, de sentir dans ses actes que nous sommes bien vivant, tout comme chacun d'entre nous devons, renvoyer à l'autre sont  droit d'exister, d'être différent dans un respect mutuel.

Je finirai avec cette phrase   tiré du livre « quatre petits bouts de pain » de Magda Hollander-Laffon. « C'est à l'intérieur de l'univers familial que se transmet l'amour de la vie ou la violence.La famille est un repère, un lieu d'envoi de nos enfants à leurs responsabilité, à leur vie.Je suis convaincue que c'est de l'harmonie dans la famille que dépend la paix du monde »"